Les caractéristiques

[ Une voix d'ange ] [ La poésie des paroles ] [ Une mélodie harmonieuse ] [ Son seul album, Grace ] [ Les paroles de Grace ]

      La musique est au cœur même de la vie de Jeff Buckley. Comme nous l'avons déjà vu, il est né avec elle, et elle l'a poursuivie tout au long de sa vie. Durant sa carrière, Jeff a été simple guitariste, puis auteur-compositeur, et enfin chanteur. Ces compétences lui ont permis de devenir un artiste complet, en réalisant entièrement un premier album, puis un second à moitié terminé. Il est intéressant de se pencher sur les caractéristiques de la musique de J.B. pour comprendre comment il a été influencé, et quel est le résultat final.

Une voix d'ange

      Cette voix était sans doute le plus impressionnant atout de Jeff Buckley. En effet, à force de travail et de persévérance, il a réussi à couvrir 5,5 octaves avec son chant. Il possédait une voix très aiguë, et avouait lui-même qu'il chantait comme une femme, un enfant. Cette caractéristique est assez rare chez les chanteurs de rock, ce qui en fait un élément distinctif de sa musique. Ses inspirations, tels Robert Plant ou Nusrat Fateh Ali Khan, l'ont sans doute guidé dans sa maîtrise vocale. Capable d'exploiter pleinement son potentiel de chant, il pouvait hurler sur scène, sans être couvert par le son des instruments, puis enchaîner en chantant seul a capella.

      Pour Buckley, le contrôle de la voix était un aspect primordial de la musique. En effet, même si les paroles d'une chanson peuvent être superbes, elles restent limitées, structurées. D'après J.B., seule la voix permet de libérer le message porté par les mots. Elle est l'expression même des pensées et des sensations, c'est pour cela que Jeff tentait toujours de faire vivre chacun des mots de ses chansons grâce au chant. Selon lui, c'est l'unique façon de transporter la chanson et son message jusqu'au public. Cette conviction traduit une fois de plus l'aspect mystique de l'artiste, convaincu que la musique contient une forme de magie.

      Ainsi, une voix d'ange marque l'œuvre de Jeff Buckley. Cependant, elle n'a pas toujours été un avantage car elle lui a souvent valu des comparaisons avec son père. En effet, Jeff ne pouvait pas nier cet héritage, troublante ressemblance avec son prédécesseur. C'est une des raisons expliquant la difficulté pour J.B. de sortir de l'ombre pour se faire un prénom.

La poésie des paroles

      Chez Jeff Buckley, les paroles d'une chanson ne sont jamais écrites au hasard. Elles suivent toujours une ligne spécifique, propre à l'auteur, visant à toucher le public en laissant une marque indélébile dans son esprit. Pour arriver à ce résultat, Buckley tentait de donner un aspect universel à ses chansons.

      En effet, on ne trouve aucun repère temporel ou spatial précis dans les paroles de ses chansons. Jeff rejetait cette façon d'écrire, consistant à inclure tous les noms de rues entourant votre maison dans vos chansons, ainsi que le nom de toutes vos connaissances. Pour lui, cette méthode autobiographique d'écriture ne permet pas à la chanson de traverser le temps, limitant le sens des paroles à une courte période. Ainsi, le public a du mal à identifier ce qu'il entend avec un morceau de son existence, puisque le contexte est déjà défini. Le but de J.B. est justement de laisser une grande liberté à ceux qui l'écoutent, pour qu'ils puissent rentrer à l'intérieur des chansons, se les approprier, y mettre leurs expériences. De cette manière, les gens peuvent associer chacune des chansons de Buckley à un instant particulier.

      Ce souci de personnalisation de son œuvre par le public, Jeff Buckley le renforce en utilisant de nombreuses figures de styles dans ses textes. Grâce à ces dernières, chacun peut interpréter de manière individuelle les paroles écrites par l'artiste. Mais les images et métaphores peuplant les textes de J.B. traduisent également son amour de la poésie, et son profond romantisme. Il évoque sans cesse l'amour, même s'il explore souvent son côté obscur.

      Le ton des chansons de Buckley est ouvertement mélancolique, sombre, voire pessimiste. L'auteur se défendait de cet aspect de son œuvre en affirmant être un optimiste refusant de porter des lunettes roses. Il adorait ce sentiment de tristesse, car pour lui, il retranscrit au mieux l'émotion présente dans le cœur des gens. Alors que le bonheur semble éphémère et insaisissable, la tristesse revient toujours, même après avoir été chassée plusieurs fois. La seule façon de la combattre, selon J.B., est de passer au travers sans se voiler la face. C'est ce qu'il tente de faire par l'intermédiaire de ses textes qui relatent des expériences malheureuses que tout le monde a vécues.

      En étant proche des gens, Jeff Buckley parvient à écrire des chansons qu'ils aiment, où ils peuvent se réfugier, et dans lesquelles ils parviennent à figer un moment de leur vie…

Une mélodie harmonieuse

      L'instrumentation n'est pas en reste dans l'œuvre de Buckley. Sa place prépondérante ne doit jamais masquer la voix et le message porté par les chansons. A partir de cette vision de la musique, Buckley a su se servir des instruments comme soutien à ses chansons.

      Tout d'abord, selon J.B., la mélodie doit venir compléter la voix. Etant avant tout un guitariste, il a su faire corps avec son instrument. Les sons qu'il parvenait ainsi à produire étaient souvent étranges, parfois presque humains. Pour obtenir ce résultat, l'artiste avait l'habitude de chercher de nouveaux réglages, flirtant parfois avec les fausses notes, mais toujours pour obtenir des sons originaux, en harmonie avec le chant. Sans ces réglages, il était impossible pour lui de dépasser le stade artificiel de l'accompagnement musical. De la même manière, le groupe tout entier devait jouer tel un seul instrument pour obtenir un accord parfait avec la voix du chanteur. Ainsi, pour atteindre cet objectif, Jeff n'hésitait pas à refaire de nombreuses prises en studio, même si elles semblaient excellentes.

      Ensuite, Jeff Buckley voulait que la musique suive les paroles des chansons. En effet, dans un souci de créer un tout cohérent, il adaptait toujours la mélodie au ton du texte. Dans le cas d'une chanson triste, la guitare était lente et les autres instruments presque muets, voire absents, alors qu'une chanson au texte virulent était accompagnée de sons électriques, survoltés. Le meilleur exemple de cette concordance texte-musique est peut être la chanson Mojo Pin, où les passages lents et énergiques se succèdent, suivant l'état d'esprit du narrateur.

      Ainsi, même si parfois l'instrumentation paraît chaotique, ou mal réglée, il s'agit toujours d'un choix délibéré, poussant le public vers un aspect spécifique du morceau. Que vous vous intéressiez uniquement aux paroles, à la voix, ou à la musique, le résultat est le même, le message transporté identique.

Son seul album, Grace

      Buckley a enregistré ce disque en 1994. Seul album complet de l'artiste, il constitue une œuvre articulée autour d'un thème unique : le désespoir de la rupture amoureuse. Une fois de plus, Jeff cherchait à toucher les gens avec cet album, en les confrontant à leurs expériences personnelles, et à leurs propres réactions à ces aléas de la vie. Ainsi, les paroles de Grace sont particulièrement tristes, voire désespérées. Le mal de vivre, la difficulté de s'engager, ou même la mort sont des thèmes récurrents. Même les reprises que Buckley a choisies sont d'une profonde nostalgie.

      Cet album, J.B. le décrivait de cette façon : c'est le disque d'un jaloux, d'un pauvre type qui vient de se faire plaquer. En effet, tous les titres sont des chansons d'amour, mais d'amour déçu. La richesse et la diversité de l'album cache en réalité une histoire racontée dans l'ordre chronologique d'écoute.

      Tout commence avec Mojo Pin [ paroles ], titre où le narrateur raconte l'amour qu'il éprouve pour cette femme, ainsi que sa fureur et son désespoir de la voir partir. Pour exprimer ces sentiments contradictoires, la musique alterne entre douceur et force.
      Dans le second morceau, Grace
[ paroles ], le narrateur compare la séparation à une mort, en employant des termes imagés et poétiques. C'est la phase de l'idéalisation de la relation sentimentale qui se termine, comme une vie à part entière qui prend fin.
      Ensuite, Last Goodbye
[ paroles ] est un retour plus direct à la réalité. Ici, il est question des derniers instants passés ensemble, et le narrateur accepte petit à petit cette séparation en essayant de se persuader qu'elle est aussi douloureuse des deux côtés.
      Lilac Wine
[ paroles ], reprise de Nina Simone, peut être vue dans l'album Grace comme une fuite devant le malheur. Le narrateur espère oublier son amour par le biais de l'alcool, mais en vain. Il ne se sent pas prêt à l'abandonner…
      Nouvelle phase de nostalgie avec So Real
[ paroles ]. Cependant, cette fois-ci, l'évocation du passé est plus violente, et les sentiments moins purs. Un sentiment de culpabilité émerge. Le narrateur avoue pour la première fois sa peur d'aimer, peur due au fantôme de la rupture.
      Le titre suivant est une reprise de Leonard Cohen : Hallelujah
[ paroles ]. Sans doute le morceau le plus connu de Jeff Buckley, c'est un hymne à l'amour, où la femme et l'acte sexuel sont vénérés.
      Lover, you should've come over
[ paroles ] se situe plus tard dans l'histoire. Le narrateur a pris du recul et analyse sa situation passée. Conscient de ses erreurs, de la douleur qu'il a engendré, il ne peut cependant pas s'empêcher d'espérer le retour de celle qu'il aimait, pour un dernier baiser.
      Mais l'histoire semble se terminer mal, puisque le titre suivant, Corpus Christi Carol
[ paroles ], est un chant triste et sombre accompagné par une guitare légère.
      La chanson la plus violente de l'album arrive ensuite : il s'agit de Eternal Life
[ paroles ]. La véhémence du narrateur éclate enfin, et les interrogations sur la vie restent sans réponses : qu'est-ce que l'amour, le bonheur, la vie, où est la paix ?
      Le dernier morceau, Dream Brother
[ paroles ] sonne comme un épilogue à ce récit. Il s'agit d'une mise en garde contre le sentiment d'abandon, qui mène inévitablement à l'auto-destruction.

      Ainsi, toute l'œuvre de Jeff Buckley peut être interprétée comme une unique histoire, celle de l'amour et de sa face obscure. Mais on peut aussi se pencher sur ses chansons individuellement, et découvrir un second sens indépendant de l'histoire globale, et propre à chacune d'elles.

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